Surf Instructeur : BPJEPS versus ISA

Des tour operators étrangers sur le marché français du surf

Cela fait bien longtemps que le marché français des cours de surf est investi par des écoles de surf originaires d’autres nations européennes.

Ces écoles ont recours à des moniteurs de surf peu qualifiés au regard des standards français concernant l’encadrement des cours de surf. Elles échappent également à tout un arsenal de contrôles et d’autorisations qui pèsent sur les écoles de surf françaises. Et qui leur permettent d’exercer une concurrence déloyale sur le marché des cours de surf.

Le législateur justifiait sa tolérance envers ces surf camps en déclarant que ces derniers enseignaient à leurs ressortissants nationaux. En visitant les différents sites internet de ces surf camps, allemands, italiens ou espagnols, tous traduits en français et anglais, on se rend bien compte que ces entreprises ciblent une clientèle aussi bien française qu’internationale.

Le ministère des sports français a classé le surf comme « sport à environnement spécifique », c’est à dire que le milieu naturel dans lequel il s’exerce peut s’avérer dangereux et que pour enseigner le surf dans un tel environnement, un niveau de compétence élevé est exigé à travers le BPJEPS, successeur du BEES (Brevet d’Etat d’Educateur Sportif).

Ailleurs dans le monde, le surf est considéré comme un sport parmi tant d’autres, il n’est pas classé comme un sport à risques, et la Commission Européenne a donc approuvé le diplôme australien émis par l’International Surfing Association pour servir de référent en Europe. En vertu des équivalences de diplômes, un Allemand, un Italien ou un Lapon doté de l’ISA peut donc donner des cours de surf sur le sol français.

Véritables génies du marketing, ces surf camps allemands, hollandais, italiens, belges ou autres, qui embauchent des diplômés ISA, bien moins qualifiés que les moniteurs français, survendent le niveau de compétence de leurs instructeurs et ouvrent des sortes de franchises dans de nombreux pays, terres de surf. Moins payés car moins qualifiés, ces instructeurs ISA leur permettent d’être concurrentiels sur le marché français (qui exige des moniteurs français un diplôme d’État). On découvre d’ailleurs à côté de l’ISA d’autres diplômes de surf délivrés par des organismes néerlandais ou allemands tels que l’ASI (délivré par Ripstar qui a des surfcamps à Montalivet, Soulac, au Maroc, etc), un autre délivré par la fédération Surfing England pour 275 livres, etc. Le public étant ignorant du contenu réel de ces diplômes se fait d’autant plus abuser que le surf véhicule des images positives, de pureté, de sensations, de santé, de bien-être, de rencontres et de nature qui font oublier que derrière le sourire du prof se cache un entrepreneur rusé qui se joue des failles de la réglementation française et européenne.

Diplôme français Number One

Voici donc un petit comparatif illustrant  le coût mais surtout le temps de formation entre le BPJEPS et l’ISA :

  • ISA level 1 ou 2, organisé en France par la fédération autrichienne de surf : 889 €, 7 jours de formation (70h), 4 semaines de stage dans une école de surf accréditée par l’ISA (80h), le diplôme de secourisme First Aid de la fédération internationale de secourisme (30h). Total : 180 heures.

Comme pré-requis techniques démontrant la capacité à surfer des postulants instructeurs, une vidéo les mettant en scène en train de surfer des vagues faisant 1m50 de face.

  • BPJEPS formation courte : 4788 €, 4 mars au 10 octobre 2019, soit 5 mois, 399 heures.

BPJEPS formation longue : 7224 €, 4 février au 8 octobre 2019, soit 6 mois, 602 heures.

Comme pré-requis à l’entrée en formation : le diplôme de secourisme PSE1, une épreuve de performance en surf ainsi qu’une épreuve de natation (200m nage libre en 3’20 pour les garçons et 3’30 pour les filles). Suivis, si reçus, d’une épreuve écrite de 1h30 et d’un entretien oral. Inclus dans la formation, un stage de 2 mois dans une école de surf française, encadré par un moniteur BPJEPS.

L’ancêtre du BPJEPS, le BEES, exigeait également de posséder le BNSSA (diplôme que possèdent les surveillants de baignade) ainsi que le Tronc Commun (connaissances en biomécanique, physiologie, psycho-pédagogie, réglementation…)

Les moniteurs de surf français qui enseignent le surf en France sont tous dotés du BPJEPS (ou du BEES) et sans entrer dans le détail du contenu des formations respectives, on peut dire que les chiffres parlent d’eux-même. Leur niveau d’expertise au regard de la sécurité de la pratique et du contenu pédagogique est très au dessus de ce que proposent les écoles de surf internationales installées en France. A la lecture des discours grandiloquents sur l’excellence et le professionnalisme de leurs instructeurs, on peut d’ailleurs s’étonner qu’aucune de ces écoles étrangères n’embauche de moniteurs français. On comprend là que l’exigence de qualité s’efface devant le désir de rentabilité, un moniteur qualifié se payant bien sûr plus cher. Peut-on parler de néo-colonialisme lorsqu’on exerce une activité économique dans un pays en échappant aux contraintes réglementaires des nationaux ?

On regrette en tout cas que la commission européenne ait décidé de tirer le niveau de qualification vers le bas en reconnaissant l’ISA international, plutôt que le BPJEPS français, émis depuis le sol européen par le premier pays européen à avoir embrassé la pratique du surf. La fédération de surf allemande délivre d’ailleurs un diplôme sur le modèle du BPJEPS français (682 heures de formation), qui n’a pas non plus été retenu, le DWL Surfinstructor.

Dès lors, les écoles françaises et les surf camps non français se croisent sur les mêmes lieux de pratique, en faisant semblant de ne pas se voir.  Traités de manière inégale par le législateur,  au détriment de l’activité économique des uns et au bénéfice des autres,  un sentiment d’injustice légitime vient s’immiscer là où un échange constructif eut pu émerger entre les passionnés de surf issus de différentes nations.

Beaucoup de zones grises et de questions

Ainsi, cela amène quelques questions, à poser à la DRJS (Direction régionale jeunesse et sports) et à la DDCSPP (Direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations) du lieu d’exercice de ces écoles de surf :

A l’instar des écoles et moniteurs de surf français, les détenteurs de diplômes ISA doivent logiquement faire une demande de carte professionnelle auprès du ministère de la jeunesse et des sports. Opérant souvent en zone non réglementée en limites communales, sont-ils contrôlés au même titre que les nationaux : obligation de carte professionnelle, de diplômes de secourisme mis à jour, de responsabilité civile, de moyens de secours (téléphone, trousse de secours, planche ou palmes pour porter assistance), de limite du nombre d’élèves (limite de 8 élèves par moniteur diplômé), de déclaration d’activité auprès de la mairie ?

Sinon, à quoi bon respecter les règles nationales si tout le reste de l’Europe les bafoue  pour s’en mettre plein les poches à moindre coût ?

Les surf camps étrangers sont-ils incités à régulariser leurs instructeurs, en faisant une demande de carte professionnelle ? Et de là, leurs employés instructeurs sont-ils dotés de cartes professionnelles dans les nombreux surf camps qui jalonnent le littoral français ?

Un test d’évaluation a déjà été mis en place par le passé, pour valider l’aptitude de ces instructeurs ISA à enseigner sur les plages françaises, considérées comme environnement spécifique par le législateur. Est-ce anecdotique ou bien ces tests ont-ils lieu chaque année ?

Il se dit que pour protéger le diplôme d’état français (BPJEPS), un ressortissant français qui passerait l’ISA, doit enseigner deux ans à l’étranger avant de pouvoir travailler en France avec son diplôme ISA (Carte pro délivrée alors par la DRJS). Si l’intention est louable, de protéger le diplôme le plus qualitatif, il apparait injuste qu’un Espagnol puisse travailler en France avec son ISA tandis qu’un Français devrait s’exiler deux ans pour pouvoir travailler chez lui !?

Quelques réponses

Mr Allaman, de la DRJS, que nous avions contacté sur cette thématique de la concurrence déloyale des écoles étrangères, nous oriente vers la DDCSPP qui pourrait peut-être nous dire si ces instructeurs venus de pays divers possèdent les autorisations requises pour enseigner et s’ils se sont soumis aux mêmes contraintes que les nationaux.

Il nous livre aussi quelques éléments à même de définir ce qui constitue un cas de concurrence déloyale au regard du droit français (les écoles privées se retrouvent confrontées à cette problématique lorsqu’une école étrangère exerce sans autorisation sur la même plage, ou lorsqu’une association à but non lucratif propose des stages de surf à prix cassés) :

  • Il faut prouver l’existence d’une faute (défaut de responsabilité civile, de carte professionnelle, de diplôme, de brevet de secourisme, de respect des normes réglementaires et de sécurité). Une faute peut prendre la forme d’un dénigrement (porter le discrédit sur quelqu’un. Exemple : « Surfer en club c’est mieux » laisse supposer que surfer dans une école privée serait moins bien) ; d’une confusion (introduire par exemple une confusion qualitative entre des diplômes), peu importe que ce soit intentionnel ou par négligence ; d’une désorganisation (par exemple, le détournement d’une commande ou d’un contrat, toute pratique frauduleuse pour obtenir des privilèges et passes-droit auprès des pouvoirs publics).
  • Le préjudice se caractérise par une perte de clientèle de la victime, il est souvent induit automatiquement par l’existence avérée d’une « faute » commise par un concurrent. De même que le lien de causalité.
  • Le parasitisme :  » le fait pour un tiers de vivre en parasite dans le sillage d’un autre en profitant des efforts qu’il a réalisés et de la réputation de son nom et de ses produits « .

Il faut ensuite saisir la juridiction compétente :  le tribunal de commerce, le Conseil des Prud’hommes ou les tribunaux civils.

Mr Bernadet, vice-président de la FFS, qui a également répondu à nos questions, nous oriente vers la direction de la concurrence et des fraudes qui émane de la DDCSPP.

Toutefois, les responsables de ces écoles françaises sont assez réticents le plus souvent à pratiquer la dénonciation car cela renvoie, consciemment ou non, à certains âges sombres de l’histoire européenne. Ces professionnels préfèrent se dire que le législateur met tout en œuvre pour que le principe d’égalité soit respecté au regard de la loi et des règlements. Ce n’est malheureusement pas le cas. Nous voici donc dans une impasse, aussi l’association se rapprochera-t-elle prochainement de la DDCSPP pour essayer d’obtenir de nouveaux éléments de réponse.

Sur une note positive

Pour conclure, je dirais que les moniteurs de surf français parlent généralement plusieurs langues étrangères et qu’ils seront ravis de partager leur connaissance des vagues françaises ainsi que leur art de vivre avec les visiteurs de toutes origines ! Le Français qui ne parle que sa langue maternelle est une espèce en voie de disparition, alors welcome !

Si voyager au milieu de ses concitoyens peut sembler rassurant, le véritable dépaysement culturel commence seulement lorsque l’on se mélange aux autochtones. Quoi de mieux alors que de prendre des cours de surf avec des éducateurs sportifs français lorsque l’on voyage en France !!

 

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